22 novembre 2010

Souvenirs du Cambodge


Serge me fait signe de regarder par le hublot alors que nous sommes sur le point d'atterrir.  Il n'y a que la jungle à perte de vue.  De temps à autre un champs parsemé de palmiers, une route de terre, une maison sur pilotis.  La piste semble se trouver à mille lieux de toute civilisation.  Après un long voyage de 30 heures, nous arrivons au Cambodge!

(c) Mario Dubé
Beaucoup de cambodgiens circulent encore à vélo
Ma première perception, outre la chaleur caractéristique du mois de mars, est cette odeur tropicale particulière au pays.  La petite salle des arrivées n'est pas climatisée et les ventilateurs qui tournent à plein régime ne suffisent pas à rafraîchir la pièce.  Les formalités passées, nous prenons la sortie à la recherche de la personne qui doit venir nous chercher.  C'est Lim, qui arrive avec son tuk-tuk.  Il s'agit d'une petite remorque pourvue d'une banquette à deux places et d'un toit et attelée à une moto.  Alors que Lim nous emmène à notre hôtel situé au centre de Siem Reap, je suis frappé par la quasi absence d'automobiles.  La plupart des gens que nous croisons sont à vélo ou à pied.  Puis je remarque que les gens nous sourient gentiment.

Le Cambodge est devenu depuis quelques années une destination très à la mode en Asie du Sud-Est.  Pourtant, jusqu'à tout récemment, le pays était complètement coupé du monde extérieur et l'horreur faisait partie du quotidien.  Tout commence en 1965, alors que le pays se retrouve impliqué dans la guerre du Vietnam.  En conséquence, le début des années 1970 est marqué par les bombardements américains et l'utilisation des bombes au napalm.  Puis c'est le régime khmer rouge de Pol Pot qui terrorise le pays entier pendant 3 ans, 8 mois et 20 jours, d'avril 1975 à décembre 1978.  Les villes sont alors vidées et la population est mise aux travaux forcés dans les champs.  Des milliers de personnes sont réduites à l'esclavage, détenues, torturées ou exécutées.  Un des pires génocides qu'aura connu la race humaine.  En 1978, l'invasion vietnamienne marque la fin du régime khmer rouge.  Toutefois, retranchés dans la campagne aux frontières du pays et avides de vengeance, les Khmers rouges maintiennent la guérilla en plaçant des mines antipersonnel un peu partout.  L'occupation vietnamienne durera 12 ans avant que la paix ne revienne progressivement.  Même dans les années 1990, il reste des poches de résistance khmère rouge et le pays est encore instable politiquement.  En tout, ce sont 3 décennies de conflits, de guerre civile, de déplacements de population...et près de 2 millions de morts!

Les temples d'Angkor sont la principale raison d'un voyage au Cambodge.  Une pure merveille qui fait partie du patrimoine mondial de l'humanité!  Du IXe au XIVe siècle, l'empire khmer fut l'une des plus grandes puissances du sud-est asiatique.  En passant, le terme khmer est couramment utilisé pour désigner ce qui appartient au Cambodge et est donc synonyme de cambodgien.  Il ne faut donc pas confondre l'empire khmer et le régime khmer rouge!  Cet empire khmer s'étendait bien au-delà du Cambodge actuel et incluait une partie du Vietnam, du Laos, de la Thaïlande et du Myanmar.  Sa capitale était située à Angkor, qui en langue khmère signifie "résidence royale".  Angkor était l'une des plus vastes cités de l'époque et possédait un système d'irrigation ingénieux ainsi que des bassins dans lesquels la royauté se baignait.  La plupart des temples d'Angkor ont été construits au XIIe siècle alors que l'empire khmer était à son apogée.  On croit que la sécheresse, l'envasement des canalisations et le départ de la royauté pour la ville de Phnom Penh ont contribué au déclin d'Angkor à partir du XVe siècle.  Les maisons, les palais et les édifices publics, qui étaient tous en bois, disparurent avec le temps.  Seuls les temples d'Angkor, consacrés aux divinités et pour cette raison construits en brique et en pierre, ont pu parvenir jusqu'à nous.  Laissé à l'abandon pendant de nombreuses années, le site fut envahi par la jungle et ravagé par les intempéries, sans parler des nombreux pillages.  Sérieusement endommagés, les temples d'Angkor ne seraient pas tels qu'ils sont aujourd'hui sans les nombreux efforts de restauration entrepris.  La restauration débuta dans les années 1930 et culmina dans les années 1960 avec la restauration du temple principal, Angkor Wat.

(c) Mario Dubé
La capitale de l'empire khmer possédait des monuments grandioses et un système d'irrigation sophistiqué

Lim fut notre chauffeur pour toute la durée de notre séjour à Siem Reap.  Sur la route menant aux temples d'Angkor, je me souviendrai toujours du cri strident des cigales provenant de la jungle.  Jamais je n'ai entendu des cigales crier aussi fort.  Les temples d'Angkor sont disséminés dans la jungle sur un territoire assez grand.  Il y en a plus de deux cents, mais à peine une dizaine d'entre eux retiennent généralement l'attention des visiteurs.  L'accès au site est situé à environ 5 km au nord de Siem Reap.  Les temples sont reliés entre eux par des petites routes et il est préférable d'avoir un moyen de transport pour les visiter.  Certains utilisent le taxi, mais j'ai préféré le tuk-tuk et le vélo qui permettent un contact avec la nature.  L'affluence varie selon l'endroit et le moment de la journée, certains temples étant envahis par des hordes de touristes alors que d'autres demeurent merveilleusement tranquilles.  Ce qui est génial à Angkor, c'est qu'il n'y a pas de zones clôturées interdites aux visiteurs.  De plus, il est possible d'explorer soi-même à sa guise sans faire appel à un guide.  Certains temples sont parfaitement restaurés, alors que d'autres sont encore en ruines et croulent sous d'immenses racines, les arbres ayant littéralement poussés sur les pierres.  C'est le cas entre autres des temples de Ta Prohm et de Preah Khan.  Explorer les ruines d'un temple enfoui dans la jungle, tel Indiana Jones, alors qu'il n'y a personne dans les environs est une expérience inoubliable!  Bien-entendu, le temple d'Angkor Wat est incontestablement le plus grand, le mieux conservé, le plus beau et le plus visité de tous.  Formant un rectangle de 1,5 km sur 1,3 km, il est souvent considéré comme le plus vaste édifice religieux du monde.  La ville fortifiée d'Angkor Thom avec son temple du Bayon est tout aussi spectaculaire.  Quelques petits restaurants qui ne paient pas de mine se trouvent sur le site, comme cette femme qui un jour nous prépara un excellent repas pendant que Serge faisait la sieste dans un hamac!

(c) Mario Dubé
Le temple d'Angkor Wat

(c) Mario Dubé
Les visages géants sculptés du temple du Bayon

(c) Mario Dubé
Le temple de Ta Prohm où la jungle a repris ses droits est probablement le plus spectaculaire

Siem Reap est la ville la plus proche des temples d'Angkor.  Petite ville à l'allure campagnarde, tranquille et charmante, elle concentre tous les hôtels, restaurants et services dont le touriste a besoin.  En ville il y a davantage de véhicules motorisés, mais ce sont surtout des motos.  Certaines rues sont encore en terre, comme cette petite rue conduisant à notre hôtel, le Golden Banana Bed & Breakfast.  Ce petit hôtel comme je les aime reste un bon souvenir de notre séjour à Siem Reap.  Constitué à l'époque de petits bungalows et d'une petite cour verdoyante, on y servait une délicieuse cuisine khmère.  Les jeunes employés étaient sympathiques et souriants et certains aimaient bien faire la conversation avec nous.  À notre retour à l'hôtel après une journée de visite, on nous apportait des petites serviettes humides et froides pour se rafraîchir.  Aujourd'hui l'hôtel s'est agrandi et une petite piscine a même été ajoutée, mais l'endroit semble être tout aussi charmant.

(c) Mario Dubé
Une balade à vélo permet de découvrir la vie rurale du Cambodge
Un après-midi, alors que Serge ne se sent pas bien et désire se reposer à l'hôtel, je décide d'aller me promener avec un des deux vélos que l'on a loués.  Je m'engage sur une petite route de terre sans savoir où cela va me mener.  La route longe bientôt la petite rivière Siem Reap aux eaux brunâtres et s'engage dans la campagne parmi la végétation tropicale et les nombreuses maisons sur pilotis.  Je suis maintenant le seul étranger dans les environs.  Malgré l'immense pauvreté qui m'entoure, l'accueil des gens me surprend et ceux-ci ont l'air heureux.  Les gens me saluent au passage et me sourient.  Puis il y a les enfants, pleins d'enfants.  Ceux-ci se mettent à crier de joie et à m'envoyer la main en me voyant.  J'entends: "Hello sir! How are you?"  Puis encore: "Hello!  Hello!  Hello!"  Des enfants qui jouaient devant leur maison se mettent à courir vers moi, excités et tout souriants.  Sur mon chemin, j'assiste à des scènes de la vie quotidienne qui font mon bonheur.  Et toujours des tonnes d'enfants qui accourent en tous sens en agitant la main et en criant: "Hello!  Hello!  Hello!"  Au bout d'un moment, il est temps que je rebrousse chemin.  C'est enchanté et pressé de raconter mon expérience à Serge que je rentre à l'hôtel.  Ce sera ma plus belle balade à vélo...ainsi qu'un souvenir inoubliable!

À un dizaine de kilomètres de Siem Reap, le lac Tonlé Sap est le plus vaste d'Asie du Sud-Est et l'une des plus grandes réserves de poissons d'eau douce du monde.  À la saison des pluies, sa superficie passe de 2500 km² à 13000 km².  Un après-midi, Lim nous a organisé la visite d'un village flottant sur le lac Tonlé Sap.  La route pour se rendre était presque impraticable, on se faisait brasser de tous bords tous côtés, et Lim devait rouler très lentement en zigzaguant pour ne pas abîmer son tuk-tuk.  De plus, la poussière soulevée nous forçait à nous mettre un foulard sur le visage.  Toutefois, Serge et moi avons passé une bonne demi-heure à rire aux éclats tellement la situation était invraisemblable.  Puis nous sommes arrivés à un semblant de village où se trouvait l'embarcadère.  J'étais sous le choc tellement ça faisait dur.  J'avais l'impression de me retrouver dans un camp de réfugiés.  C'est la seule fois où je me suis senti mal à l'aise au Cambodge.  Inutile de dire que j'ai gardé mon appareil photo précieusement rangé, je ne pouvais tout simplement pas photographier ces gens qui se battent pour survivre.  Le reste de la visite a été plus agréable et même charmant, alors qu'on s'est promené en pirogue sur le lac et qu'on a visité un village flottant où les maisons et les commerces sont construits sur des radeaux.  C'est à partir de ce moment que Serge s'est mis à se moquer de moi, car je n'ai plus jamais mangé de poisson pour le restant de mon séjour au Cambodge!

C'est la gorge serrée et les larmes aux yeux que j'ai quitté Siem Reap.  Je me souviendrai toujours du moment où Serge a donné un pourboire à un des employés de notre hôtel qui nous avait accompagnés jusqu'à la gare routière.  Je ne sais plus combien il lui a donné, mais ce devait être un montant considérable pour le jeune cambodgien juste à voir sa réaction et son grand sourire...  Phnom Penh, la capitale du Cambodge, n'a pas le charme de Siem Reap.  Le souvenir que j'en garde est la visite bouleversante du musée du génocide Tuol Sleng.  Cet ancien lycée fut le plus grand centre de détention et de torture du pays sous le régime khmer rouge de Pol Pot.  À l'intérieur, on peut voir des centaines de photos d'hommes, de femmes et d'enfants qui furent exécutés, des lits rouillés ainsi que les instruments de torture utilisés.

(c) Mario Dubé
Un danger encore présent pour les cambodgiens
C'est par hasard que nous sommes retournés au Cambodge pour une deuxième fois l'année suivante.  Nous étions à ce moment en Thaïlande avec Aurélia et Sébastien, nos amis français, et comme ceux-ci allaient ensuite au Cambodge avec des amis, Serge et moi avons décidé d'aller les rejoindre pour quelques jours à Siem Reap.  Quel réconfort ce fut de retrouver cette même odeur à nouveau, de retourner au Golden Banana Bed & Breakfast et d'y retrouver le même personnel attachant.  Un jour, en se promenant près du marché, on a même rencontré Lim, notre chauffeur de tuk-tuk.  Lui aussi nous a reconnus!  Quel plaisir ce fut également de retourner à Angkor et de refaire cette superbe balade à vélo le long de la rivière.  On a aussi visité le musée des Mines terrestres, un petit musée informel en plein-air mais très instructif sur les différents types de mines et d'engins explosifs utilisés pendant la guerre civile au Cambodge.  Très bouleversant aussi, particulièrement lorsque notre jeune guide nous a raconté comment il s'est retrouvé amputé d'une jambe et seul survivant lorsque en compagnie de sa famille il a marché sur une mine dans un champs...  Siem Reap, les temples d'Angkor ainsi que d'autres sites touristiques ont tous été déminés, mais il resterait encore 4 millions de mines ailleurs au pays.  Environ 40 000 Cambodgiens ont perdu leurs membres depuis la fin de la guerre civile.

Avec son patrimoine exceptionnel, ses monuments à couper le souffle, son authenticité, et surtout l'accueil chaleureux des Cambodgiens, j'ai eu un coup de coeur pour le Cambodge.  On dit que la Thaïlande est le pays du sourire, c'est vrai...tant et aussi longtemps que vous n'êtes pas allé au Cambodge!


Pour ce voyage, les billets d'avion m'avaient été offerts par Malaysia Airlines dans le cadre de mon travail. Merci à Malaysia Airlines !